Article paru dans l'edition du 02.07.02

Le tout-puissant premier ministre de Malaisie semble décidé à lâcher les rênes du pouvoir

Après avoir gouverné en autocrate depuis 1981, Mahathir Mohamad dramatise sa sortie en jetant le flou sur la passation du pouvoir et en critiquant le rôle des Malais, l'ethnie dominante du pays.

Florence de Changy

Kuala Lumpur correspondance
Une semaine a passé après le choc provoqué par l'offre de démission du premier ministre malaisien, Mahathir Mohamad, et tout indique qu'il ne s'agit pas d'un coup de bluff. Après vingt et un ans d'un règne quasi incontesté à la tête du pays, le vieux dirigeant a surpris son monde en annonçant, dans un discours, le 22 juin, ses adieux à la vie politique. Puis Mahathir Mohamad n'est plus apparu en public et s'est envolé vers des vacances européennes, laissant fuser les hypothèses.
Dans une Malaisie où l'opinion la plus répandue était que le premier ministre mourrait aux commandes du pays, l'épisode marque pourtant le début de la fin de l'époque Mahathir. A la demande du conseil suprême de son parti, l'UMNO, au pouvoir depuis l'indépendance de 1957, le premier ministre a certes accepté de reporter son départ à octobre 2003. Mais, vendredi 28 juin, l'UMNO a indiqué que les prochaines élections se tiendront bien en 2004, excluant l'éventualité d'un scrutin anticipé et la possibilité d'une campagne électorale dirigée par Mahathir Mohamad. Dimanche 30 juin, le fils de ce dernier, Mokhzani, a confirmé la sincérité des adieux de son père. "Je suis désolé d'avoir placé le parti au-dessus de ma famille", aurait-il confié, selon les propos rapportés par son fils.
Personne ne s'attendait au départ d'un homme qui a dirigé le pays d'une main de fer, tout en se construisant une stature de dirigeant dans le monde islamique, le mouvement des non-alignés ou les enceintes régionales (APEC, Asean). M. Mahathir symbolise aussi tout ce qui fait l'envie des pays voisins ou frères : la modernité, le développement économique et la stabilité politique de la Malaisie, fût-ce au prix de l'emprisonnement des opposants. Autant dire que les adieux du 22 juin, lors d'un congrès de l'UMNO, secouent encore la région.
Le premier ministre et président du parti avait commencé par envoyer une volée de bois vert sur l'un de ses thèmes devenus récurrents depuis quelque temps : les Malais forment une bande de "faibles, de pauvres et d'arriérés" qui feraient mieux de "s'inspirer des Chinois" plutôt que de "réclamer sans cesse au gouvernement de nouvelles béquilles pour tenir debout". Pris par les sanglots, il avait ensuite provoqué la panique en annonçant qu'il démissionnait de la présidence du parti.
Vraie ou fausse sortie ? Certains membres de l'opposition, proches de l'ancien vice-premier ministre Anwar Ibrahim, en prison depuis quatre ans, pensent plutôt à une vaste farce préméditée pour se rallier les sympathies de l'électorat. Il n'y a, en tout cas, rien d'anormal à ce qu'un homme de 76 ans aspire à une vie privée confisquée par quarante ans de politique. "Cela a déjà beaucoup trop duré", a-t-il murmuré dans sa crise de larmes. On nous affirme par ailleurs que M. Mahathir a été pressenti pour diriger l'Organisation de la conférence islamique (OCI). Le calendrier de son départ - une sorte d'intérim devrait être assuré par le vice-premier ministre, Abdullah Ahmad Badawi, jusqu'à la fin de 2003 - coïncide d'ailleurs avec la tenue de la conférence de l'OCI prévue, en octobre 2003, à Kuala Lumpur.
La lassitude de l'homme d'Etat est aussi éclairée par les propos désabusés qu'il a tenus, le 20 juin, en estimant avoir "échoué dans sa tentative de changer les Malais". Ceux-ci comptent pour 65 % des 23 millions de Malaisiens, les Chinois représentant 26 % et les Indiens 7 %. En somme, il aurait souhaité que les Malais, avantagés depuis trente ans par la Nouvelle Politique économique (discrimination positive dans les universités et dans le monde des affaires) fassent bon usage de ces privilèges et s'en émancipent d'eux-mêmes.
Ces vifs reproches à l'égard de l'ethnie dominante laissent pourtant songeur quand on sait que tous les gouvernements Mahathir depuis 1981 n'ont jamais remis en cause ces "béquilles". Le paradoxe est d'autant plus fort que les Malais ayant le plus profité du système sont les proches du gouvernement, qu'il s'agisse d'hommes politiques ou d'entrepreneurs surnommés les "cronies" à travers le pays, où il est quasi impossible de conduire des affaires à haut niveau sans d'importantes connexions politiques.
Reste la question du calendrier. Si la démission annoncée est sincère, pourquoi les choses n'ont-elles pas été faites normalement, dans l'ordre et la sérénité, avec un gouvernement prévenu, une relève prévue, etc. ? Si M. Mahathir était pressé de partir au point de n'en avoir informé personne, pourquoi accepte-t-il à présent d'attendre dix-huit mois, avant de céder les rênes à son vice-premier ministre, Abdullah Ahmad Badawi, âgé de 62 ans et en poste à ses côtés depuis trois ans ? D'ailleurs, l'intéressé a déjà "gardé la maison" à de nombreuses reprises pendant les absences, parfois de plusieurs mois, de M. Mahathir.
Le scénario de passation de pouvoirs qui se dessine autour de la date d'octobre 2003 présente pour le premier ministre et son parti l'intérêt de contrôler jusqu'aux élections les luttes intestines qui ne vont pas manquer de se déclencher au sein de l'UMNO. Il s'agirait alors de garantir à Abdullah Ahmad Badawi la stabilité d'un mandat de premier ministre. Mais ce scénario n'est pas encore assuré, face au silence persistant de l'homme fort de Malaisie et à la difficulté, pour les Malaisiens, de penser l'après-Mahathir.